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Un jour comme les autres, ni plus beau, ni plus moche... Un jour où partout la vie menait grand train, ignorante du drame qui se jouait là, dans ce petit village, dans la misère et la décrépitude de cet ancien prebytère... Un jour où les enfants se sont levès, insouciants, tranquilles, rèvant des jeux de la journée, projetant des activités pour la fin de l'été. Un jour de vacances scolaires... un jour pour les enfants.. tous les enfants sauf une...
5 août 1977. La nuit a été longue, entrecoupée des allers et retour incessants du père, puis de la mère au chevet de l'enfant qui déraille, perd sa route, son fil de vie. L'enfant qui souffre, qui hurle... Le père qui a promis toute la nuit, tout et n'importe quoi... ce cheval qu'elle rève de voir galoper dans la cour... Ce cheval qui ne devait jamais galoper que dans sa tête. J'y pense chaque fois que je regarde courir un des ces animaux magnifiques. Il pourrait être le sien, Ourasi du plaisir de l'enfant qui mourait....
5 août 1977... Comme prématurément éveillés par un préssentiment, une perception de la fatalité qui se prépare, nous nous sommes tous levés tôt, malgré l'été, malgré les vacances. Moi la la tête encore pleine des cris de l'enfant cette nuit... "Papa, tues moi, j'ai mal papa, tues moi"... Je comprends, je sais ce qui arrive, du haut de mes 9 ans à peine... L'enfant va partir, la soeur me quitte...
L'infirmier est passé le premier, sur les 8 heures. Pour les soins quotidiens, pour les pansements. Je n'ai plus le droit d'entrer dans la chambre depuis plusieurs jours au moment de ces soins. Le cancer, la bête, à manger tout le dos de ma petite soeur... trop horrible à voir, pas pour les enfants dit maman... pourtant ma soeur est une enfant... 6 ans et demi...
L'infirmier s'attarde... l'enfant ne crie plus... à peine un gémissement étouffé, quand on la retourne sur le lit qu'elle ne défait plus, incapable du moindre mouvement, du moindre geste. L'infirmier, puis ma mère sortent de la chambre... maman, ton visage... froid, fermé... plus une seule lueur dans ton regard... Un noir implacable... tu entres dans le deuil.
Tout le monde se regarde. Un long, très long silence... "Il faut appeler le Docteur... qu'il la voit"... C'est l'infirmier qui parle, ou l'ami même... depuis des mois il entre trois fois par jour dans cette chambre, il touche, soigne, accompagne l'enfant. Ses yeux à lui sont tristes, humides même... Lui mieux que personne sait, homme de médecine, que c'est là fin de la pièce, de la grande comédie...
Il faut appeler le docteur... Et le silence est revenu... Le père a quitté la maison... parti téléphoner chez la voisine. Téléphoner au docteur, à la famille...
Ce silence... partout autour le village bruisse de mille cris, de rires, de chants et là, au milieu, niché tout contre l'église, le presbytère est plongé dans le silence, lourd, pesant...
L'infirmier est reparti dans la chambre... j'entends l'enfant parler doucement... voix rauque, lointaine, mais reposée...
Aujourd'hui je n'admire pas le beau et rutilant "camion" du docteur qui entre dans la cour, en faisant crier ses pneus sur le gravier gris sale... je ne ris pas du pas lourd dans l'escalier, un pas pressé ce matin...
Le docteur lui ne ferme pas la porte de la chambre... L'enfant est là, droite, figée sous la couverture... des yeux elle balaie la pièce... ses yeux qui s'attardent sur le mur face à son lit... Qu'y voit-elle ?
Auscultation longue, minutieuse... sans lui faire mal... puis piquure... morphine... des doses à tuer le cheval qui court dans la tête de l'enfant... Elle n'appelle plus la mort, elle l'attend....
Quelques heures, dit le médecin.... Inconsciemment je remercie le ciel qu'il les fasse courtes ces heures... que petite soeur ne crie plus, qu'elle n'est plus mal....
Grand-mère, enfin mémé, la maman de maman, est arrivée... le pépé a aussi été prévenu.... Papa entre et sort sans cesse de la chambre... Il repart téléphoner, à sa mère à lui... elle c'est Mamy Albertine, la pas gentille... elle n'aime que l'enfant, alors il faut bien la prévenir que l'enfant part....
5 août 1977... 10 heures, puis onze heures... Le souffle de l'enfant se fait plus court, plus rare... elle ne parle plus du tout... ses yeux restent posés sur le mur, ses mains à plat sur la couverture... Le visage plus blanc que son drap...
Le père est a genoux près du lit... Il pleure... Papa pleure ! Je ne l'avais jamais vu pleurer... La mère le secoue brutalement ! Pas devant elle ! Sors de la chambre si tu craques ! Le père ne bouge pas... c'est lui qui maintenant parle à l'enfant... "Ne pars pas, nous laisse pas...". Quelle drôle de voix il a Papa...
12 heures... Aux milieu des sanglots du père, j'entends des bruits bizarres... une sorte de ronflement, de râle... et la voix de la mère... "Non Sandra, pas encore, Mamy arrive, tiens bon, tiens bon !!!".... Je suis dans l'entrée de la chambre... Sandra ne dit rien, ses yeux semblent voilés... Dehors j'entends crier les graviers... La GS du tonton qui s'immobilise avec fracas devant la porte...
On devine plus qu'on ne les entend les pas de Mamy dans l'escalier... Il faut faire vite, l'enfant part...
Au clocher l'angelus commence son chant... Mamy n'a pas une larme sur le visage... elle s'approche vite du lit, dépose un baiser sur le front de l'enfant... Les yeux chavirent... Le drôle de bruit, le râle, résonne encore... une fois... deux fois... puis le silence...
Je vois la main de mamy glisser sur le visage de Sandra... du bout des doigts elle ferme les yeux toujours rivés sur le mur, fixes, désepérément fixes...
Un murmure plus qu'une voix..."c'est fini"...
L'angélus sonne ses dernières notes...
12 h 06... 5 août 1977... l'enfant n'est plus...
Dernier regard sur le visage pâle, aux yeux à jamais fermés... puis la mère aidée de mamy remonte le drap... l'enfant n'est plus qu'une forme blanche maintenant...
Je ferme les yeux sur cette image... je la grave et l'enregistre à vie...
Dans la cuisine, je prends une verre d'eau... et inconsciemment, comme lorsque je suis puni, je me dirige dans l'angle que forment le mur et le frigidaire... Je me mets "au coin"... Je me recroqueville, la tête appuyée au métal froid du "frigo"... J'entends qu'on referme la porte de la chambre de l'enfant...
5 août 1977... 12 h 06... Il y a trente ans...
Petite soeur, toi l'enfant... trente ans que tu me manques... trente ans que je t'attends...
Bientôt, bientôt nous allons nous revoir...
Et nous allons tout reprendre là où nous l'avons laissé... nous allons joué aux petites voitures, tu te souviens, tu adorais...
Ce matin le facteur est passé... il a apporté un colis... une petite voiture, une réplique de la voiture postale justement... C'est un tonton qui te l'envoie d'Iran, Sandra....
Tu ne l'as pas encore vue cette voiture... elle est tellement belle... emballée dans son carton, avec tes livres, tes jouets, tes dessins... elle attend, elle aussi.... depuis 30 ans...
La petite voiture de la poste est arrivée le 5 août 1977, peu après 12 h 06... trop tard pour l'enfant...